TALK TALK
Live At Montreux 1986 (DVD-eagle rock)

Titles:
01 Talk Talk
02 Dum Dum Girl
03 Call In The Night Boy
04 Tomorrow Started
05 My Foolish Friend
06 Life's What You Make It
07 Does Caroline Know?
08 It's You
09 Living In Another World
10 Give It Up
11 It's My Life
12 I Don't Believe In You
13 Such A Shame
14 Renée

Personnal:
Mark Hollis : Vocals
Lee Harris : Drums
Paul Webb : Bass, Backing Vocals
John Turnbull : Guitar, Backing Vocals
Ian Curnow : Keyboards
Rupert Black : Keyboards
Phil Reis : Percussion
Leroy Williams : Percussion

Ne poussez pas tout de suite les hauts cris : nous n'avons pas perdu la tête! L'univers de Talk Talk n'appartient pas à la même sphère musicale que la plupart des groupes qui nous passionnent, mais il n'est pas interdit d'aller y jeter un œil et une oreille, en raison de la personnalité de son leader, de leur orientation dans les années qui suivirent ce concert (qui les verront s'éloigner considérablement de l'univers de la pop-music) et de la rareté des témoignages filmés du groupe en concert. Et puis, les grands succès du groupe (dont cette vidéo se fait l'écho) ont désormais environ un quart de siècle d'âge, et la curiosité m'a poussé de voir comment ils avaient passé l'épreuve des années.

Même si le style des artistes se produisant n'est pas toujours dans nos préférences, on bénira probablement longtemps Claude Nobs ("funky Claude"!) d'avoir systématiquement filmé et enregistré les prestations de tous les artistes passant dans son festival. Cela nous vaut aujourd'hui la sortie en DVD de nombreux documents à la valeur "historique" inestimable. Ce qui est aussi remarquable, ce sont les différences d'ambiance d'une année, d'une scène, d'une formation à une autre. Pour Talk Talk, nous nous retrouvons dans une pénombre fort éloignée de la luminosité régnant sur le plateau de la prestation de Weather Report que je vous ai décrite voilà peu. La qualité de l'image n'est pas extraordinaire, mais les cadreurs modèrent leur penchant au "télé cache-cache" cher à Gotlib, ce qui nous permet de suivre très correctement les évènements. La prise de son, potable sans plus, n'est pas gâchée par le mixage (c'est déjà ça!), et suffit à décrire l'ambiance du concert, même si les amateurs de précision sonore dotés de l'équipement dernier cri seront sans doute déçus.

Le groupe se présente dans une composition inhabituelle dans ce genre de musique : derrière Mark Hollis, tête pensante inclinée, abrité derrière ses célèbres lunettes noires rondes, accroché à son pied de micro comme un naufragé à la bouée qui le maintient à la surface de l'eau, et concentré sur son micro comme si le sort du monde civilisé en dépendait (I send an SOS to the world!), s'entassent pêle-mêle sur une scène relativement restreinte ses deux compères de Talk Talk : le batteur Lee Harris, véritable boîte à rythmes se servant au mieux d'une batterie composite acoustique/électronique pour varier ses effets, et l'excellent bassiste Paul Webb qui fait swinguer son petit monde comme une véritable machine à groove, se payant même le luxe de quitter par deux fois sa basse habituelle pour une Precision fretless, auquels s'ajoutent les deux percussionnistes (oui, deux!) chargés de diversifier encore plus la pulsion rythmique, les deux claviers nécessaires pour retrouver l'ambiance construite en studio par le producteur/pianiste Tim Friese-Greene, qui a toujours refusé de faire officiellement partie du groupe, et l'unique guitariste John Turnbull, chargé aussi de venir soutenir les chœurs de Paul Webb au besoin. Là, rien qu'en l'observant, on ne peut pas se tromper d'époque: de Yes à Cock Robin, ils nous l'ont tous fait, le coup du petit guitariste permanenté accroché à une Strat' pour aller s'aventurer dans des gammes "savantes" et jusque là assez improbables dans la pop musique. Archétypal d'une époque peu propice aux duels de Gibson dont raffolent souvent les sudistes bon teint! Certains sons de synthé sont aussi assez "datés", ce qui n'est pas étonnant mais horripilera ceux que ces sons énervaient déjà à l'époque. Heureusement, le recours assez fréquent au piano et aux sons d'orgue évite la façon quelquefois ridicule dont sont datées d'autres productions qui se sont voulues
plus "branchées".

Après une brève présentation en français de ses musiciens, Mark Hollis commence son show, avec cette voix si particulière, et là, on ne peut être que progressivement séduit par la performance du groupe : tout est en place, ça groove d'enfer (encore merci à Paul Webb, remarquable de bout en bout), et le public réagit en fonction. Bien sûr, John Turnbull est un peu bridé par le style, d'autant plus que certains soli typiquement guitaristiques sont exécutés… au synthé! Alors il compense en changeant systématiquement de guitare à chaque morceau, se partageant entre sa Strat' (la plupart du temps), une électroacoustique (souvent aussi) et une Telecaster (ponctuellement). Ce qui ne l'empêche pas non plus de tenter quelques chorus à l'électroacoustique, ou de s'éclater à la Strat' sur quelques morceaux ("My Foolish Friend", rageur, témoin des courants souterrains plus sombres qui agitent cette pop musique faussement lisse, ou "Living In Another World", double et plus planant, par exemple), en utilisant des gammes savamment dissonantes, anticipant sur les orientations futures du groupe (jazz-rock – eh oui! – mélangé à des influences classiques). Mais force est de reconnaître que les compositions arrangées pour la scène "fonctionnent" fort bien dans leur style (nul n'est parfait!), quelque part entre pop synthétique et dansante, jazz-rock et rock progressif (influence très présente dans les claviers, quelquefois bien "planants", certaines lignes de basse comme celle de "Tomorrow Started" ne pouvant cacher l'influence d'un certain Roger Waters, ou John Turnbull s'appliquant sur " Renée" à produire des "bruitages" avant-gardistes sur une Strat' posée à plat, tel Gilmour à Pompéi). On peut à juste titre à mon avis se demander si des arrangements avec des sons moins "artificiels" ne nous les feraient pas redécouvrir. Bref, finalement, on ne s'ennuie pas comme on l'avait craint, et au contraire, on en vient à estimer le travail de composition, d'arrangement des morceaux (gros travail batterie/percussions sur "Life's What You Make It", très bonnes versions de "Tomorrow Started", majestueux, "My Foolish Friend", "It's You", remuant, et "Living In Another World", très dansant et très vivant, parti pris intimiste intéressant de "Renée" qui fait s'allumer les briquets et permet de clore en douceur le set, impeccable interprétation du tube "Such A Shame", et surtout impressionnante version bien punchy de l'autre tube "It's My Life", avec solo de percussions et travail remarquable d'articulation des différentes parties de la composition : là le jam-rock et le rock progressif ne sont vraiment
pas loin!).

En résumé, on assiste à un document "historique" intéressant qui met en évidence certaines qualités indéniables du groupe. Bon, de là à séduire des oreilles sudistes, c'est peut-être beaucoup dire, mais au moment de Noël, si vous comptez autour de vous quelques amateurs de pop anglaise des 80's, voilà une bonne idée de cadeau qui devrait donner toute satisfaction, car, encore une fois, le groupe "fait le boulot" comme on dit!

Y. Philippot-Degand

John Molet

John Molet